14.12.2007

Des mots de déluges

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Il y a des êtres que rien ne délivre. Si tôt parfois. Sur leurs jours, il n’y a ni ombre, ni silhouette, ni brumes écarlates, les saisons passent, les âges s’engendrent, peu importe, ils sont vieux avant que d’être. 14 ans. Ce garçon a les plus beaux yeux qui soient. Du bleu cintré de noir. La rive de deux océans rejoints. Ce garçon a le regard le plus désert qui soit. Désert de soi. Et moi de lui dire : Autorises-toi à être…  Comme si d'être s’autorisait comme on se permet de rire...
J’imagine des mots derrières ses pupilles. Des mots tus, un langage cousu. Ne rien bâtir pour ne rien perdre. Ne rien élever pour qu’aucune chute… Des mots de déluge.
Autorises-toi à être...
Il a souri, tendre compassion. C’était lui, dans ce silence, qui me plaignait : d’avoir pu croire à la justice, d’avoir pu croire en lui, au renversement des vies. Je lui parlais d’avenir quand il s'enlisait pieds joints dans mon instant, quand sa pluie venait de trop loin pour se retrouver dans mes larmes. Il a souri, derrière la façade, un mur s’écroulait. Celui de mes rêves attardés.
Non, il ne pense pas aux lois, non il ne sait pas demain. Il coule comme l’eau dans les rigoles du temps. Il ne fuit ni ne s’encre. Son immobilité flotte. Rien de lui, en lui, qui ne l’anime. Rien de lui, en lui, qui ne l’aime.
Sinon moi.

01.12.2007

La douleur veille (1)

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Une petite fille est là, qui pleure. 
En silence d'abord, dans une tristesse close aux adultes.
Puis, ses épaules oscillent. Des soubresauts de plus en plus vastes. La bête ne tient plus dans si petit corps. Elle pousse. Demande à jaillir. Gronde.
Elle ne comprend pas. Pourquoi tous ces inconnus autour d'elle, leurs sourires, leurs regards mielleux, pourquoi tous ces hommes rejoints comme des sauveurs pour l'arracher à sa vie.

Elle crie : Encore un peu. Juste une nuit. C'est pour son bien qu'on lui répond.

Et les grands peupliers mielleux l'étreignent et la bâillonnent. Pour son bien. Il est temps de dire au revoir. A sa maison, à ses parents, à son enfance.

Pour son bien.

 

 

Elle place son corps de plume devant la grande porte de noyer. Elle supplie. Elle quémande. Elle offre le fleuve de ses espoirs à la clémence des exécutants. Elle ne masque plus rien de sa faiblesse, ne maquille pas sa beauté inondée de larmes. Elle pleure, pure. Elle pleure d'une pureté qu'elle ne pleurera plus jamais.

30.09.2007

Battu


Tout n’est qu’affaire de mots.
Soit qu’on en manque soit qu’on en déborde.
Celui qui écrit est dans les deux. Constamment. Absorbé, impuissant.
Ras de marée à s’en engloutir le sens.
Mais il n’est pas à plaindre. Ceux qui les perdent, tellement plus...
Les déserts de l’expression sont meurtriers. Alors, on relaye, par une paire de baffe, des talons tournés, on comble de cris.
Quand les mots viennent à rater on parle avec sa chair, son corps, ses muscles.
On cicatrise, suture pour rosser de nouveau, le nœud d’aphasie dans la gorge à recevoir le monde.

Il y aurait bien le silence, médiateur.
Mais c’est le mutisme, cannibale.

L’obscur dépasse les parois du visible.
La misère des murs n’est rien.
Ce qu’elle habille c’est la pauvreté des émotions, le langage en haillons, le sentiment dépossédé de soi.
Se taire, au fond de la demeure en ruines... c'est l’urgence des gestes qui vient blesser l’éternité des mots.
Le cœur qui bat sans mot est un cœur battu.

28.09.2007

Marges bis

C’est dans la marge qu’est le sens.
La marge des mots, la marge des hommes.
A l’écart des blocs, des lignes trop droites, des écritures à la règle, des vies d’équerre.
C’est au bord, la réflexion. Dans la distance des normes. Dans l’éloignement de l’acquis. Le réajustement de soi.
La marge des hommes parle de masures effondrées, de ruines et de tristesses déminées. A peine parle-t-elle. On l’invite à se taire. Elle se terre, silhouette désidérée des mondes modernes. Elle effraie, anonyme. Elle alarme, étrangère. Elle apeure, refoulée.
La marge des hommes parle du cœur de l’humanité. De sa douleur de vivre quand il faut mourir. De ces pulsions de mort quand il faut encore vivre. De sa rage, de sa violence, de son errance. De l’exclu qui pleure en chacun de nous. De l’isolé soleil qui brille malgré tout.

C’est dans la marge qu’est le sourire.
La marge des mots, la marge des hommes.
Reconnaître ce silence pour qu’entre la parole. Sonder les contours des apparences pour que vivent nos ombres.
L’ironie de notre misère nous apprendra à renaître.

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05.05.2007

Demain Trop Tard

Allons-nous, demain encore
Faire reculer l'homme
Borgne, piétiner le corps
Qui derrière lui,
Peut-être,
Implore ?

Allons-nous, demain encore,
Nous interdire la liberté
La laisser gémir
Dans quelques tranchées
La regarder pleurer
Dans d’autres désirs ?

Allons-nous, demain encore
Décimer le sens
Et séduire l’ordre
Choisir la fiabilité des déserts
Contre la soif, insondable,
De nos feux ?

Ils viendront,
Nous ne dirons rien
Ils brimeront
Nous ne dirons rien
Ils dépouilleront
Nous ne dirons rien
Ils emporteront dans leurs lendemains
Les dernières épaves d’un langage
Le soupir d'une soumission

Les ruines d'un courage

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Quand même se taire ne vaudra plus l’or d’un silence

25.03.2007

Une ambulance dans le rêve

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Benjamin a 10 ans, et des avions qui passent dans la tête, voltigent au fond de ses yeux sans fond, et explosent à ses lèvres sans mot. Benjamin a un monde bien à lui, un espace où tournent les images, à la lisière des rives imaginaires. Un univers solide qu'on n'invente ni ne crée, du rêve à l'état pûr. Benjamin a une ambulance au fond du coeur, qui rythme ses journées, un pinpon pinpon existentiel. Elle vole dans ses nuages à lui, comme vole l'engin d'Arizona Dream. Objet cerf volant à identifier, pour que le vacarme, lui aussi, passe de ses yeux sans fond à ses lèvres sans mot. Mais sa parole s'est close sur le pinpon pinpon, la douleur est muette. Tant que le silence... la plaie reste ouverte.

 

 

Benjamin c'est tout l'imaginaire du monde porté par un seul corps. C'est le lapin de Lewis Caroll, qui court une montre à la main. Son heure à lui s'est arrêtée à la demie, avec le pinpon pinpon. Le point d'ancrage est à l'aiguille verticale. Benjamin a des avions qui passent dans ses mains. Des oiseaux blancs de papier. Des laissez passer pour l'autre côté du miroir, sur lesquels il s'envole seul, petit prince perdu, pour une planète sauvage et familière : l'inexistance est seule capable de recevoir le vaste exil de son être. Des poupées vaudous ailées, aiguilles dans le coeur du réel, masques pour scaphandrier déchu. Benjamin invente la matière et l'univers. A l'état brut, la création des couleurs du monde, l'invention des machines absurdes, le métier à tisser de l'abrupte beauté. Sans filtre, la prose des illusions et le récit de l'enfance. A mains nues, la vie, la mort, la souffrance et le délire. Sans pose, la sculpture des émotions. Sans lien, la rencontre de l'autre.  Benjamin vit dans le cours déshabillé de lui-même, dans le corps dépouillé de ses images. Benjamin ne connaît pas de page blanche, il est la couleur inateignable de l'écriture.

 

 

C'est la guerre dans la tête de Benjamin. Le réel s'y extermine dès qu'il y pénètre. Les hommes sont des missiles, l'espace un champs de bataille, le temps une horloge arrêtée dans un drâme sans nom ni visage. Quand Benjamin rencontre la vie, un seul d'entre eux peut s'en sortir, alors il prend les devants, et c'est à sa tête de rencontrer les murs blancs de sa claustration. 

 

 

Du fond du couloir sans fin de son autisme, Benjamin a une ambulance dans le coeur, qui clignote de tous ses feux la mémoire perdue, la plaie ouverte. Parfois, rarement, quand il se donne le droit d'être un enfant, sur le circuit, il rejoue l'ambulance, l'accident, le sang, le noeud, le cimetière, la mort, son père. Pinpon pinpon ainsi font les marionettes de sa vie. Du fond du couloir sans forme de son univers, Benjamin est un drôle d'oiseau. Quand il se pose dans votre vie, sur votre épaule, vous prenant la main sans mot dire, comme revenu d'une tendresse enterrée de si loin, de si longtemps avec le pinpon pinpon, l'oiseau signe un pacte avec votre souvenir. Volent à sa suite les vérités d'un monde englouti, d'une grotte de sable et de lumière, celle de la folie du jour, le poème du monde logé dans les yeux sans fin d'un enfant fou.