28.09.2009
La presque sauve

Et tu restes là, à tourner en rond comme un lion dans la cage de ton absence. Tu voudrais rugir, tu voudrais te cabrer, accrocher tes griffes au voile de la nuit jusqu’à en déchirer le ciel, jusqu’à en déchirer l’histoire.
Il est parti. Un beau soir, il a tourné les talons, claqué la porte et pris le premier train. Il est parti. C’était écrit, mais tu ne voulais pas savoir lire. Dès le premier baiser, il était déjà loin. Muré dans sa mémoire, assiégé, fini, en avance sur la mort. Sourd au pouls qui tremble en chaque chose.
Et tu continues de tourner dans l’éternel retour de sa pénombre. Même l’aube a des allures de nuit, un je ne sais quoi d’insoutenable, une lumière aveuglante, une naissance où il fait déjà froid, une vie qui feint d’être viable. Tu te confonds dans la ressemblance des heures, tu te perds dans la sournoiserie du temps des hommes, tu le sais toi dont les griffes veulent décrocher la lune, que la perte n’a pas de durée, que le manque est sans horloge.
Pourtant, il était là, chaque heure de chaque jour, quelques centaines de semaines, et milliers de tours de cadrans, à t’attendre ou te rejoindre quelque part, à tracer ensemble quelque chose d’un chemin. Et soudain, plus rien, pas une voix, pas un souffle, pas une empreinte, plus un coin de ciel où se retrouver
Tu voudrais sortir, faire la femme forte, la fière, l’invincible, tu voudrais pleurer un bon coup et sauter sur l’élan de libertés qui s’offre à toi, effleurer ces gens qui s’accolent quand ils sentent la douleur proche, ces gens qui flairent votre manque comme de vieux chiens leur os…
Mais tu restes là, à lui parler en rond, vingt fois par jour, tu lui adresses des lettres, des mots, des paroles, tout l’indéchiffrable de ton silence. Tu lui parles, comme avant… un avant qu’il a a laissé si loin qu’on le dirait enfui depuis des siècles, mais un avant qui n’est qu’un avant-hier…
Comment peut-on écrouler ainsi un monde, prêtant au labeur les mains dont le but était de le bâtir?
Et partout l’absence a semé les traces de sa constance. Empêchant la jachère des songes où tu voudrais l’oublier. Ces verres dans l’évier que tu laisses comme des preuves… ces verres encore marqués de ses doigts, ces verres encore écrits de ses lèvres. Sa valise, son rasoir, son pardessus râpé, ses disques, ses mégots ressuscités sous la caresse de tes doigts.
Tous ces témoins de vous par lesquels tu respires… Et espère encore continuer de vivre.
Archéologue du manque, tu te jettes à corps perdu dans tous les gouffres de l’absence et t’accroches au vide jusqu'à explorer les moindres recoins de ses insuffisances.
Tu cherches… dans les draps, le pli oublié de vos étreintes ; sous tes paupières le chant exilé de son rire, sur ta peau l’empreinte pourpre de son parfum.
Et tu commences à comprendre, dans tes pas qui tournent, dans tes souvenirs en rond, que l’amour est sans visage, que l’histoire survit aux êtres, que ça n’était qu’étoile, quand tu lui sacrifiais planète…
Dont la lumière elle, est sans absence, ni talons tournés, ni porte claquée, ni crépuscule.
Ta planète.
Et je suis là, inapte à apaiser ta peur.
Et dans ton attente, et dans ton chagrin, me retrouve, intacte,
A te pleurer comme si c’était hier,
Comme si c’était à n’en plus finir,
Comme si c’était à n’en plus vieillir,
Nous deux.
A ma petite feuille du suet.
06:18 Publié dans Murmures | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note



Commentaires
Ces longs silences du fond des êtres, quand se meurt une part d'eux. Une part à ressusciter, mais plus loin, tellement plus loin... de l'autre côté du désert !
Et dans ce désert, il n'est rien ni personne qui puisse atteindre l'âme errante, ni la soutenir, ni l'accompagner. Il faut qu'elle meure dans sa solitude, pour se donner l'aube de renaissance. Seule, infiniment seule.
La traversée du désert, voyage inévitable, incontournable...
Ecrit par : Bifane | 28.09.2009
C'est beau.
Celle de Ferré, "nous deux" irai bien en fond.
Ecrit par : balou | 28.09.2009
Oui Bifane... C'est bien de désert dont il s'agit dans cette solitude là.
"Quand se meurt une part d'eux... "
Balou... Bien aise de te trouver au détour de ce texte là.
Quant à la chanson, si belle, elle ne conjugue malheureusement pas le même temps de l'amour. Sauve elle serait, si elle pouvait lui dire :
"Puisque nos âmes vagabondent
Allons faire le tour du monde
Nous deux !"
Merci...
Ecrit par : S. | 28.09.2009
Je lis et relis "tous ces mots terribles" et pourtant si beaux quand tu les poses sur le papier.
Ecrit par : Mû | 28.09.2009
Merci Mû...
Ecrit par : S. | 30.09.2009
"c'est tellement beau! c'est terrible !", j'ai dit cela, dans un souffle, devant l'écran, assailli par l'épreuve de cette écriture qui laboure la peau comme la plume une feuille, si fine en son parcours, si subtile en ses détours... merci pour l'enchantement de ces quelques minutes !
Ecrit par : complexus | 01.10.2009
Comme tes mots me touchent...
Et comme ce qu'ils ressentent est, à la plume près, ce que je viens de trembler chez toi, dans l'histoire de ces deux là...
Dans cette aurore qu'ont connu les miens, et qu'ils regrettent, et qu'ils attendent.
Merci.
Ecrit par : S. | 01.10.2009
Dire ce qui manque, c'est le cacher. Taire ceux qui manquent, les tuer... Et pourtant on ne vit que de ce(ux) dont on s'emplit !
Merci pour ce pincement au coeur, pour la leçon - la désapprendre... ;-)
Ecrit par : Haïkeux | 02.10.2009
Trop d'émotion, pas de commentaire possible!!!!!!!!
Ecrit par : gl | 03.10.2009
Merci "Haïkeux" pour ce commentaire aussi beau que pertinent... Je relisais ce matin René Char : "En poésie, on n'habite que le lieu que l'on quitte, on ne crée que l'oeuvre dont on se détache, on n'obtient la durée qu'en détruisant le temps." Je crois qu'encore une fois, l'amour a quelque chose à voir avec la poésie...
Gl, pardon pour l'émotion, pardon pour la tristesse, mais merci pour ce silence qui n'en est pas un.
Ecrit par : S. | 04.10.2009
Trés beau
Ecrit par : lutin | 11.10.2009
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