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30.12.2007

Les visages de l'attente

Qu'attend la vieille femme derrière sa fenêtre ? Ce pourrait être sa jeunesse ou bien sa mort. Tout le monde n'arrêterait pas les horloges. De toute manière, cela fait bien longtemps qu'elle n'a plus ni de tout ni de monde. Tellement longtemps qu'elle-même est déjà de trop. Se revoit-elle enfant, abordant le globe avec des doigts de harpiste ? Faisant tinter le son des choses, des arbres et du vent ? Assourdissant le temps pour tenter d'y entendre quelque chose, pour tenter de l'arrêter, à l'endroit de son éternité, de sa fêlure, de son désir ?

Les fracas du ciel sont les mêmes derrière la fenêtre. Du moment où on a cherché à comprendre jusqu'à ce point où l'on sait qu'il n'y avait rien à savoir, la vie n'est pas assez longue pour s'interroger. Les fracas du ciel sont les mêmes. Les tulipes qui s'y dessinent sont là depuis la nuit des temps.

Qu’attend son visage de derrière la vie ? Que ressent-elle quand vient à passer quelqu’un ? On devine que rien n’arrêtera l’attente, aucune présence abouttie, aucun signe de différence. Elle a mis quelque chose entre elle et le jour. Une vitre. Tantôt la laissant voir la multitude, tantôt la renvoyant à son ombre.
Elle a mis quelque chose entre elle et le jour.

Qu'attend la vieille femme derrière sa fenêtre ? Qu'attend le marin derrière son océan ? Qu'attendent les amants de leur amour ? Qu'attend l'enfant qui pleure, la main qui écrit, la mère qui enfante, l'homme qui étreint ?
Qu’attend l’attente sinon le nu d’elle-même ?

On ne sait pas ce qu’il y a derrière cette vitre. Ce que cachent les reflets et ce que terrent les vies. On ne sait pas ce qu’il y a derrière les vieilles dames et leurs pensées, derrière la pluie et l’océan. Il y a l’errance et puis la fuite, des parterres de lumière et des couloirs infinis, il y a l’ennui, le temps qui passe vite. L’oubli de vivre dont on ne se souvient qu’après la fin. Le désir qui brûle et les cendres que l’on attise. Des peurs et des sources, des problèmes d’hommes, des épilogues de mauvais anges. Le chant des sirènes, le rire des mésanges, et ma main pour se fondre dans la tienne, l’étreinte tout au bout de mon attente.

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27.12.2007

Trembler l'exil

Le tremblement vient de loin. De l'enfance. De l'aube. D'une clarté plus vieille que le jour. Une amorce. Les premiers pas de la lumière.
Le sol est nu. Lavé. Guéri du froid, sauvé des canicules. La neige est passée par l'homme. Gaine de silence autour des rescapés.
Le sol est nu mais abîmé. La peau, craquelée. Des hommes comme des étendues désertiques, ethnies par époques peuplées, apprivoisant aussitôt leurs continents abandonnés.

Le cheminement vient de loin. Les distances sont rapiécées. Qui compose ? Qui traduit ? Qui répare ?
Et les hommes n'ont que des hommes pour apprendre à se battre. Et les hommes n'ont qu'entre eux, l'opportunité de s’aimer.

Le plancher crisse. Le temps se faufile entre les ramures. La mort se hisse. Mais la lumière n’a pas d’âge et le tremblement vient d’avant. La mémoire sème ses clartés dans les combles des prunelles. Halos de regards mouillés, d’horizon disparus et de trains en allés. Traces, arômes, vestiges. Paysages canoniques. Restes d'une caresse oubliée. Phosphènes.

Tremblement. Froid. Corps passage. Ame rive. Enfance. Denrées déloyales du temps. Les loups sont allés aboyer plus loin. Dans des steppes aux ombres familières, laissant l’homme enfin, être un homme pour l'homme.

Revenir au pays perdu des exilés.
Où vivre est attendre plus qu’espérer.

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24.12.2007

Silence

J’écoute le silence bruire
Pour qu’il me dise enfin quelque chose
Des mots que durant le jour
Les hommes ont prononcés…

Sur le parchemin d’un silence
Les anges ont dessiné entre nos corps
La partition des solitudes,
Le souffle du monde.

Misère. Enchevêtrée. Eternelle.
Fruit de son fruit. Pareille.
Misère capitalisée. Institutionnelle.
Fruit mort de nos renaissances.

Force. Empire.
Déloyal déluge qui embrase nos pas.

J’écoute le silence bruire
Pour qu’il me taise ses métaphores…
Sous les gravats de l'être,
La pierre usée du langage
Je suis ce mot que j'épelle
Ce signe qu'ont gravé
Tant d'autres avant moi
La trace d’une fraternité,
Un désert,
Un asile,
Qui poétisent un espace dans mes veines.


Tout visage est aussi suspect qu’innocent.
Et nous voilà, susceptibles de ne pas le suspecter.
Nos regards sont les espaces où s’élabore l’humanité.

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21.12.2007

120 jours et combien d'hommes ?


Quatre mois se sont écoulés. Non fluides, quatre mois essoufflés dans la saison haletante de souvenirs océaniques. Après l’eau, la terre. Ferme, dissoute dans ses propres rugosités, l’argile, ses lèvres gercées, après le tapis de couleurs, la peau craquelée des sommets. Espaces qui souffrent sans mot.
Plus de cent vingt jours. Combien de visages ? Combien de tristesses ? Combien d’humanités ? Je me vois entrer au matin dans un café sordide. Noyer la mer dans une réalité de marbre. Je devais parler de la tenancière et de sa solitude. De ses mains courbées, peut-être, l’improbabilité de son silence. Notre silence. De cette incapacité qu’ont les hommes, deux femmes, à se rencontrer sans prétexte. Sans adresse. Enveloppes vides. J’avais dû penser, ce matin là, que les fous étaient plus hommes que nous. J’avais dû parler, aussi, de mon vêtement d’écriture. Quand dévêtue en elle, je me sens moins nus aux yeux du monde.
J’ai quitté le café sordide. Décollé de la tapisserie en bourgeons, mon regard d’errante. J’aurais pu m’y rendre tous les jours. M’isoler, me retirer, dans le silence de cette femme. Mon pardessus est râpé, mes mots sont en haillons, et je me sens fin prête à affronter l’hiver.
Quatre mois et combien d’hommes ? Combien d’enfants ? Combien de murs et de fleurs sauvages entre les ruines ? Subite sensation de ne plus porter que mon histoire. Ne plus savoir, qui de la rose ou du tuteur, fait exister l’autre.
Il y eût des visages et des corps habités par le mystère. La main verte d’une collectionneuse portugaise. Quarante trophées de bronze, une dizaine d’enchristés, et trente cinq plantes vertes dans vingt mètre carrés. Il y eût son petit mari qui essayait d’en placer une, entre deux géraniums et trois engueulades. On avait posé une grand-mère dans le coin gauche d’une cuisine, elle portait sur ses genoux un caniche aussi gris qu’elle et au-dessus du four un calendrier des cent plus beaux caniches du monde. Il y eût des silences bavards et des conversations muettes. La petite fille contre la porte, son frère et ses grands yeux verts cintrés de noir. Des hématomes et des sourires. La colère, le chagrin, le don, les sourires, les anecdotes du vivant, la misère...
Quatre mois. L’océan, presque imperceptible, a emporté sa rumeur au delà des hommes. La main de l’hiver a saupoudré le ciel sur les cimes des ifs. Le monde était bleu, la tapisserie passée, mon pardessus usé, mon langage en charpies. Le monde est blanc, et plus qu’avant, pointant au delà de l’horizon, l’être.

 

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15.12.2007

Plaider demain

Le jour est lourd à porter. Je ne dis pas le contraire. Le votre plus que le mien. Mais il fut un temps et tout revient. La nuit ne vaut guère mieux. Je vous l'accorde. Elle convoque un paradis perdu, derrière les quelques ruines du soleil. Elle se ressemble, attérée. Convie les vieilles lunes qui nous avaient vus choisir une étoile, et y réfugier nos distances. Moins franche la nuit, elle vous rappelle le rêve affranchi, la guerre vaincue, l'amour prostré.

Aujourd'hui, est une longue promesse, que je ne jurerai pas de tenir. Il y a le danger, pire l'ennui, et chaque nouveau pas vers le dernier. Les rues mouillées et les solitudes liquides. Nos pardessus sont usés, nos émotions timides. Aujourd'hui n'est pas un choix. Vrai. Un résultat. Oui. Un rêve enchevêtré dans les couloirs du monde.

Pourtant, s'il s'agissait de défendre demain, je plaiderai avec vos peines pour argument. Parce que demain c'est vous, votre rumeur en moi face à la surdité des tombes, votre regard sur moi qui me prédit le monde. Parce que demain sculptera sa différence dans le buste des nuages ou la silhouette des femmes. La pluie singulière dans la coulée des paysages. De ses laves et de vos larmes, je puiserai l'essence d'une source intarissable.
Ce jour léger à porter si c'est de toutes nos mains.

 

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14.12.2007

Des mots de déluges

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Il y a des êtres que rien ne délivre. Si tôt parfois. Sur leurs jours, il n’y a ni ombre, ni silhouette, ni brumes écarlates, les saisons passent, les âges s’engendrent, peu importe, ils sont vieux avant que d’être. 14 ans. Ce garçon a les plus beaux yeux qui soient. Du bleu cintré de noir. La rive de deux océans rejoints. Ce garçon a le regard le plus désert qui soit. Désert de soi. Et moi de lui dire : Autorises-toi à être…  Comme si d'être s’autorisait comme on se permet de rire...
J’imagine des mots derrières ses pupilles. Des mots tus, un langage cousu. Ne rien bâtir pour ne rien perdre. Ne rien élever pour qu’aucune chute… Des mots de déluge.
Autorises-toi à être...
Il a souri, tendre compassion. C’était lui, dans ce silence, qui me plaignait : d’avoir pu croire à la justice, d’avoir pu croire en lui, au renversement des vies. Je lui parlais d’avenir quand il s'enlisait pieds joints dans mon instant, quand sa pluie venait de trop loin pour se retrouver dans mes larmes. Il a souri, derrière la façade, un mur s’écroulait. Celui de mes rêves attardés.
Non, il ne pense pas aux lois, non il ne sait pas demain. Il coule comme l’eau dans les rigoles du temps. Il ne fuit ni ne s’encre. Son immobilité flotte. Rien de lui, en lui, qui ne l’anime. Rien de lui, en lui, qui ne l’aime.
Sinon moi.

01.12.2007

La douleur veille (1)

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Une petite fille est là, qui pleure. 
En silence d'abord, dans une tristesse close aux adultes.
Puis, ses épaules oscillent. Des soubresauts de plus en plus vastes. La bête ne tient plus dans si petit corps. Elle pousse. Demande à jaillir. Gronde.
Elle ne comprend pas. Pourquoi tous ces inconnus autour d'elle, leurs sourires, leurs regards mielleux, pourquoi tous ces hommes rejoints comme des sauveurs pour l'arracher à sa vie.

Elle crie : Encore un peu. Juste une nuit. C'est pour son bien qu'on lui répond.

Et les grands peupliers mielleux l'étreignent et la bâillonnent. Pour son bien. Il est temps de dire au revoir. A sa maison, à ses parents, à son enfance.

Pour son bien.

 

 

Elle place son corps de plume devant la grande porte de noyer. Elle supplie. Elle quémande. Elle offre le fleuve de ses espoirs à la clémence des exécutants. Elle ne masque plus rien de sa faiblesse, ne maquille pas sa beauté inondée de larmes. Elle pleure, pure. Elle pleure d'une pureté qu'elle ne pleurera plus jamais.

La douleur veille (2)

 

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Ecrire, c'est concevoir ce qui nous a conçu.
C'est renaître des déserts élancés au terme de soi.
Enfanter le vieil abandon.
Accoucher de ce qui vous a meurtrit. Un jour, il y a si longtemps que rien ne vous en reste. Pas une représentation, pas un symbole, pas une image. Rien qu'un infime pleur au fond du couloir. Pas même un souvenir. L'indice d'une douleur. Une trace plus ancienne que la mémoire. Pourtant, ce pleur là, cette poussière en amont des horizons, vibre à chaque pleur d'enfant au fond d’un couloir.

On ne rencontre ni homme, ni femme, ni vieillard, on ne rencontre que des enfants.
Imaginer leur aube, c'est comprendre leur mal, explorer la géographie de leur vie, leurs coins de joie à l'ombre des arbres, leurs zones de non lieu, leurs marelles et leurs murailles.
Puisses-tu petite fille faire de cet instant là, ta bâtisse, ta forteresse, ton lieu à toi...
...La douleur veille.

Et c'est aux sanglots dans la gorge de l'enfance que répondent nos mots.
Et c'est aux sanglots dans les rires de l'enfance que je parle quand j'écris, que je souris quand je pleure, que sur ma lame d'aigreur, je me permets d'aimer enfin les êtres et leur clameur.

 

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