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28.10.2007

Une si longue attente


Vous l’attendez. Le long de haies dépeuplées et de silences froids. Vous l’attendez.  A n’importe quelle heure d'opale ou d’or, vous la guettez. Aux miroirs des caniveaux et dans les couleurs de l'hiver, le pas haletant au cœur de la neige ou le regard jeté à la surface des océans, vous êtes là, presque étrangère à votre propre corps, donné aux mondes, ceux-ci qui ne vous lèguent rien, cette fois encore, elle ne viendra pas.

Vous en êtes là de votre solitude, à vous peupler de souvenirs, à réessayer la fragilité de l’instant, à vous heurter à vos propres parois, celles qui ont oublié l’odeur, celles qui ont oublié même jusqu’à l’oubli.
Vous convoquez les morts, vous respirez vos disparus, comme les chiens pressentent l’os, la truffe à terre, et le visage blême, vous vous offrez de rêver, vous faites semblant de vivre.

Vous l’imaginez l’imagination, elle serait tendre comme l’ombre des pins dans la lumière d’automne, brusque comme l’écume sur la tranche des îles.
Elle se pencherait sur votre lit pour composer le silence, baiserait le front des palais blancs, avec cette comptine sur les lèvres, cet adagio d’enfant.
Elle est votre partition, la musique que vous avez voulu mettre sur votre espoir.
Elle est le puits de vos émotions. Le paysage de vos chairs et le sang de vos jours.
Elle est votre fossoyeur et votre mère. L’inséparable. Le pont. L’abîme.

Elle vous imaginerait l’imagination, vous rendrait âme et corps, fier déhanchement à l’actuelle carcasse de cette mort en cheminement.
Avec elle, vous savez être belle, envahie, sensuelle. Avec elle vous le sauriez, avec elle vous l’avez su… avec elle, chaque fois, vous n’êtes déjà plus qu'un souvenir.

Vous l’attendez toujours. Et puis, vient l’instant où l’attente même n’est plus, elle cède le pas à un autre silence, quand la perspective est aux regrets.
Dans votre corps, là, rien ne parle. Vous aviez cru entendre des voix, des oiseaux et des chœurs de femmes, vous aviez cru sentir monter le flux, le soleil dans la salive, la phrase sur le ciel des phalanges. Mais non, rien ne parle qu’un gouffre sanctifié par trop d’attente.

Vous lui préservez des espaces. Des lieux terrés dans l’histoire. La terrasse d’une ville au printemps. La course des ombres au crépuscule. Le roulement mélancolique des trains.
Vous allez vers les couchers de soleil et les champs de neige. Vers le spectacle, l’esclandre des jours.
La contemplation, vous est en même temps une lutte. La beauté de la nature affranchissant toute velléité de l’œuvre, il vous faut croire au regard, à l’attention humaine portée par les mots.

Vous lui offrez de rester enfant. Vous lui offrez de rester sensible. Rescapée des épreuves et de la sagesse. Vous défendez votre folie et votre impatience. L’étonnement est tout ce que vous avez trouvé pour être digne de l’aurore.

C’est peu de dire qu’il faut manquer pour écrire. C’est peu de dire qu’il faut manquer au point d’écrire. Les phrases viennent comme des paumes à court de fleurs, offrant ce qui fut depuis longtemps déjà, déraciné.
Et c’est toujours quand vous l’abandonnez qu’elle revient.
Elle est toute entière dans cette main qui se retire. Elle est le mouvement de l’écume qui se donne en se séparant.
Son absence, c’est sa biographie. Le désert, son luxe. Elle n’a aucune vérité, aucun fondement, ni ambition ni destin, à peine une vie devant elle.

Alors, vous la souffrez, mais vous la remerciez. L’assonance vide de certains êtres interroge en vous, le vacarme du monde. Quand le silence instrumental des montagnes et son architecture d’absolu, vous émeuvent encore aux larmes… Quand vous repensez à ces hommes, à cet autre silence qui s’est logé au creux de leurs ventres, aux émotions inhabitées par trop de peines, par trop d’isolement, par trop de fêlures… Alors, vous la remerciez, car si vous vous trouvez, si souvent dépouillée, c’est pour chaque fois, vous engendrer, neuve.

Parce que c'est au bord du dire que vous vous êtes mise à ressentir. Parce que l'écriture et son attente, sauveront votre désespoir de son ennui.

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17.10.2007

Ce lieu, qui nous habite

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Nous ne vivons pas dans des lieux. Ce sont les lieux qui nous habitent.
Nous ne sommes que des passagers. Et quand le bateau coule, nous restons là, sur la grève, à pleurer une île en ruines.

Un lieu meurt, et c’est comme un petit deuil qui s’installe en soi, un vide insoupçonné, indicible, un vide personnifié.
Un lieu, une maison d’enfance, un immeuble rasé, un square où s’écrivaient nos premiers poèmes, un café où dansaient nos derniers amours.

Comment dire comme un simple bar peut être beau, peut être unique dans la longue ribambelle des troquets d’une vie. Chaque année, à l’avancée du bateau, scruter de loin, attendre la longue pancarte verte pour s’assurer que l’Escadrille est toujours bien vivante. Chaque année, l’angoisse précède qu’elle puisse ne plus être là, troquée contre un magasin de vêtements ou un hôtel de luxe. Chaque année, s’en retournant, droite sur le pont, jeter un dernier regard sur la bâtisse, là, à droite, juste derrière le phare, et prier un dieu personnel pour que ce ne soit pas la dernière fois.
Pour l’île, perdre l’Escadrille c’est comme perdre l’un de ses dernier thoniers, c’est léguer son histoire et son âme aux temps nouveaux : ceux qui battent aux horloges des promoteurs et des libéraux.

Pourtant… l’Escadrille est morte ce matin. Au petit jour elle a baissé le rideau et éteint ses petites étoiles au dessus du zinc.
Nous ne vivions pas à l’Escadrille. C’est elle qui nous habitait.
Elle est morte ce matin au loin, et nous dépeuple d’un monde, d’un ciel, d’un univers.

L’Escadrille, c’était une cabane, toute de bois vêtue. C’était une comète entre ciel et mer : emplie de marins, ornée d’avions. Elle trônait, derrière la jetée, reine de la ligne des cafés du port. L’été, quand fourmillaient les touristes et les bourses pleines, le peuple y avait encore un lieu, les îlais une escale, un repli, une cachette. Quand s’étendaient les terrasses immenses de saisonniers, ses trois petites tables comme des îlots, flottaient avec la plus belle vue, et au zénith, la plus douce lumière. Elle était seule à voir passer l’automne et l’hiver, plus fidèle à l’île qu’aux portes-monnaie, égale à elle-même, tendre et joyeuse. Elle était seule à frotter les cordes des violons et caresser les touches des pianos. Tous les soirs, la musique poussait ses murs et les artistes devenaient ces albatros qui ont peuplé nos nuits.

A l’Escadrille, quoi qu’ils fassent, les visages étaient beaux.
Certains sont là, reconquis par cet hommage posthume, triste et maladroit.

Il y eût un homme, à l’aube, un inconnu, qui me dit que j’avais l’air triste, comme une amoureuse délaissée. J’avais confirmé, j’étais amoureuse de cette île que j’allais délaisser l’instant d’après. Il avait souri : « je comprends, c’est toujours une tragédie de quitter Yeu. » A ce moment là, quelque chose d’une empathie secrète m’avait fait infiniment de bien.
Le jour, il y avait des serveuses et des serveurs, souriants et disponibles. La nuit il y avait des mains comme des cous de flamands roses, hautes maintenues pour porter les plateaux au dessus de la foule.
Il y eût un vieillard qui ressemblait à un oiseau. On l’aidait à marcher, on l’aidait à s’asseoir, il était connu de tous, un emblème, une légende. Il avait une belle voix, dans le temps, et on lui réclamait encore ces chansons qu’il n’avait plus le souffle de soutenir. Mais malgré lui, ses lèvres dessinaient les mots, et sa vieillesse murmurait l’hymne à l’amour avec dans son regard soudain, comme une promesse échouée sur les lèvres d’une veuve. L’oiseau déjà envolé.
Il y eût ces vedettes qui venaient pavaner comme des éléphantes dans un magasin de verre… fières et décalées, insensibles.
Il y avait le Gilles qui recommençait chaque soir, sa valse éthylique, et cherchait quelques regards de femme à peindre dans son sommeil.
Il y avait Max, les doigts en moins, qui venait distribuer son bonheur en plus.
Il y avait le patron, maître du ballet, tendre et bourru : être à jamais inexpliqué.
Il y avait des surnoms… la menthe religieuse passait après sa prière, Marie pisse debout, la tondeuse à gazon … les sobriquets venaient se fondre dans l’accent insulaire comme des métaphores aux pieds des poèmes. Nous mêmes nous eûmes finalement les nôtres, peu glorieuses les pichettes étaient pourtant fières d’avoir passé cette étape cruciale d’immersion.
Il y eût nos éclats de rire, nos éclats de jum’elles, ma frangîle plus belle encore ici qu’ailleurs. Notre complicité plus transparente encore ici qu’ailleurs…
Et il y eût tellement plus encore…

Les lois intimes de l’amour dépassent l’entendement de la mort. Les adieux sont prophètes en terre de sentiments. Ils se disent en silence, avant la fin. Ils se ressentent, se devinent. Deux fois, malgré la vie toujours debout, j’ai tu l’adieu en l’éprouvant. Deux fois, sur l’île. Le premier homme s’en est allé un hiver, son corps a flotté pour un dernier voyage, traversé les flots pour rejoindre l'archipel, où il repose sous la pierre pâle, où aucune fleur jamais, n’est venue tolérer la mort.
La deuxième âme c’est aujourd’hui l’Escadrille quittée il y a quelques mois d’un regard inquiet…

L’Escadrille emporte avec elle un monde, une mémoire, un rêve.
L’Escadrille emporte avec elle les secrets de sa pénombre, le mystère constellé de ses nuits blanches, ces rivières creusées par la lune le long d’accords mélancoliques.
L’Escadrille s’en va, une part de nous entre ses murs, un clair-obscur de perdants au fond du cœur.
Et nous endormirons, seules désormais, la marée.

Nous ne vivons pas dans des lieux. Ce sont les lieux qui nous habitent.
Nous ne sommes que des passagers. Et quand le bateau coule, nous restons là, sur la grève, à pleurer une île en ruines.

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14.10.2007

Hommage

Je suis l’enfant d’une femme au cœur bleu ciel, c’est la folie des mères qui engendre la folie d’écrire.

Christian Bobin, L'inespérée.

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13.10.2007

Abrégé


Nous n’appartenons qu’au bruit du monde
Il n’y a que les poètes pour entendre, parfois, sa rumeur.

 

§§§§

 

Où la blessure demeure il est encore possible d’aimer.
C’est l’être indemne qu’il faut pleurer.

 

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07.10.2007

Heure

Une heure dont je doute qu’elle soit heure
Un jour qui n’est plus tout à fait jour
Combien de fois habite-t-on, dans sa vie, la demeure des crépuscules ?
L’instant de perte revient immanquablement
Et installe à sa traîne la paisible patience, de ceux qui savent la nuit qui attend

Et puis cette voix
Qui déverse ses aveux
Comme une pluie de gravier
Et dont il convient de faire sa demeure
De mots

 

L’instant à perdre est le dernier des moments volés. Comme celui d’aimer.

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Allégeance

 

podcast

 

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05.10.2007

Allègement

 

Nous sommes tissés de trois temps
L’éblouissant
La chute
Puis cette lente remontée vers un équilibre
Précaire

Soi stable et éphémère
Orageux
Perméable

§§§§

L’homme qui entrera dans ma vie
Sera toujours le premier venu
L’être se décrypte
Avec les doigts vierges
Et les yeux grands
D’un enfant remuant la terre

Sans cesse renaître à l’humanité morte
Poursuivre la marche, sans meurtrir
L’horizon ni se lasser des steppes
Poursuivre en s’allégeant de soi

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